Accueil du site Le Gag-web
 

je m’équipe, en route vers le progrès

Article publié le mercredi 26 novembre 2014.


Ce texte retrouvé dans mon garage , je l’avais écrit pour la revue du CAF stéphanois en 1980. En le relisant je le trouve encore d’actualité, alors pourquoi ne pas le proposer 34 ans plus tard. Les anciens auront peut être quelques regrets de cette époque où le portable et internet n’existaient pas, les jeunes auront de l’indulgence pour nos élucubrations qui pour quelques unes sont devenues réalité. Que deviendront celles qui en sont encore ?

D’abord il y avait eu l’ère primaire où quelques originaux, généralement d’outre-manche, s’étaient aventurés dans les hautes vallées. C’était l’époque glorieuse où une bourse bien garnie permettait de louer quelques hommes de peine qui découvraient la route pour la cime convoitée, taillant force marches avec des outils quasi-préhistoriques.

Les Autochtones s’étant piqués au jeu, on avait glissé vers l’ère secondaire ou « âge d’or de l’alpinisme ». Costumés et parfois cravatés, les paysans guides délaissaient pour quelques jours la faux pour le piolet, alors fort long, directement dérivé de la pioche. Jetant sur le sac la corde de chanvre qui servait à « biller » le foin sur la « sarcle »*, ils partaient avec leur « Monchu* » faire une première du coté de la Meije ou du Mont Perdu. Ainsi furent vaincus les derniers sommets des Alpes et Pyrénées, puis avec quelques pitons et des crampons sous les godillots, les dernières grandes faces. Déjà certains amateurs hardis se risquaient sans guide, parfois en hiver, allant même jusqu’à bivouaquer en grelottant dans leur veste rembourrée pour l’occasion de papier journal. Il faut dire qu’ils étaient d’une trempe peu commune ces hommes, qui pour certains d’entre eux avaient connus la première guerre mondiale et l’inconfort des tranchées.

Un conflit plus tard, les hommes étaient les mêmes mais Dupont de Nemours ayant inventé le nylon, Bramani le Vibram, l’équipement gagnait en efficacité ce qu’il perdait en poids. Le tartarin moderne possédait une garde robe et un arsenal de haute technicité, adapté à sa spécialité. Il gambadait ainsi dans des couloirs pendu à ses piolets là où les anciens n’osaient s’aventurer qu’en taillant des centaines de marches, ou sur des cascades gelées où la raison leur conseillait de passer leur chemin. Le stade tertiaire était atteint, le super alpinisme était né. Les plus hautes cimes étant vaincues parfois avec des techniques dignes des stratégies guerrières les plus avancées, il s’agissait alors de résoudre certains problèmes en termes de défi. Par exemple faire la face nord des droites en EB** dans la matinée pour profiter des courants ascendants lors du vol en parapente de l’après midi et de fêter l’événement à Chamonix pour le journal télévisé de 20h. Il n’était plus question d’aventure mais bien de planifier et de monnayer son temps d’antenne, car la concurrence devenait rude et les bayeurs de fonds exigeaient des gages de retour sur investissement. L’exploit devenait trop commun pour en être un. Les clubs nationaux proches de la sclérose se fragmentaient en divers groupuscules tels « la fédération pour l’escalade propre en granit » immédiatement contrée par « un collectif pour une montagne sûre et normalisée » tandis que « l’amicale des anciens du Verdon » (site transformé par les soins d’EDF dans les années 90...) tentait de maintenir le biotope du grimpeur en son état originel. Les cascades artificielles fleurissaient jusque dans les parcs de villes aussi peu montagnardes que Maubeuge ou la Rochelle, les murs d’escalade recrutaient les enfants jusqu’en maternelle pour détecter les futurs champions, bref le grand cirque ne faisait que commencer.

Balbutiement du premier âge que tout cela, en cette année du troisième millénaire, moi, grimpeur démonstrateur en matériel de dernière génération je vais axer ma saison sur trois objectifs précis définis par mon team sponsor. Tout d’abord en hivernale, un stage de haute difficulté dans les falaises de Trollryggen, au climat juste assez froid et venteux pour apprécier pleinement ma combinaison super isolante. Casqué et glissé dans cette peau multicouches je pourrai affronter en toute quiétude les blizzards par -40°C, un hamac et une simple pression sur la touche de pressurisation me permettront de passer un bivouac agréable dans mon habitacle, transformé pour la circonstance en Bibendum Michelin. Il est utile de préciser que la corde de nos ancêtres n’a plus cours depuis que ma firme a mis au point et lancé en série le fameux générateur d’apesanteur. Ce modèle phare de notre catalogue se fixe sur le dos et permet de créer un champ exactement inverse à celui de la pesanteur. Ainsi harnaché je pourrai enchaîner en toute sérénité les passages de 10° degré que l’on rencontre dans le secteur ouest, le moindre glissement vers le bas qui dépasserait une vitesse de 4m/s déclenchant la mise en route de l’appareil. Plus besoin de compagnon pour l’assurage, je comblerai donc ma solitude grâce à mon vidéosystem interconnecté, par exemple à la banque de données d’Oslo pour les problèmes d’itinéraire, à mon groupe de supporters pour les messages d’encouragements, ou pour voir le dernier téléfilm sur la 15° chaîne, mon second sponsor. Après cette campagne hivernale, je porterai très haut les couleurs de ma firme en participant au challenge mondial par équipe de deux, à la face sud du Lhotse. Itinéraire libre, temps à battre 4h22mn. Je ne pense pas y parvenir, mais en l’absence de l’équipe de Tanzanie, le titre est à notre portée. Cette face de sinistre réputation au début du millénaire à cause de ses dangers objectifs, est maintenant une course banale moyennant quelques précautions, notamment le port du DOTPI (désintégrateur d’objet tombant pré identifié). Basé sur un système couplé radar/ultralaser directement issu de la guerre des étoiles, largement perfectionné lors des récents conflits, cet appareil pulvérise tout corps solide chutant trop vite dans sa direction. La dernière partie se déroulera dans le cadre grandiose des fjords groenlandais où une multitude de voies sont possibles. Le site est cependant relativement déprécié par les nombreuses plateformes de forage destinées à recueillir les dernières gouttes de pétrole encore disponible sur notre planète terre. Ce sera enfin l’apothéose de fin d’année consacré aux jeux du stade dans l’ouest américain, capital pour son impact économique et son poids médiatique.

Evidemment tout ce travail n’a de sens que par son impact sur la communauté des grimpeurs consommateurs, et l’équipe de marketing de ma firme effectue un travail remarquable dans ce domaine. On peut dire que la partie est presque gagnée, non sans mal, car nous avons eu beaucoup de peine à imposer notre point de vue de fabricant à une poignée d’énergumènes rétrogrades qui prétendaient se passer de ces instruments de progrès. Mais grâce à notre travail, et à l’appui de quelques peoples habilement convaincus, des accords mondiaux ont été rédigés et votés, pour le port obligatoire du matériel de sécurité, et l’équipement normalisé pour les sites reconnus comme d’intérêt universel dans la pratique de notre noble sport.

Il suffit d’ailleurs d’étudier l’histoire des sports pour se convaincre que les progrès de la technologie et les études de marché ont toujours permis d’imposer les solutions les plus raisonnables pour notre communauté terrienne.

(JPG)
Equation du Cervin

• * : Patois alpestre qui se passe de traduction. • ** : espadrille en toile et gomme caoutchouc en usage pour le rocher.


Répondre à cet article

Forum de l'article